Pedro Salinas – Demain

« Demain » Le mot
allait, délié, vacant,
sans poids dans le vent,
si dénué d’âme et de corps,
de couleur, de baiser,
que je l’ai laissé passer
près de moi aujourd’hui.

Mais soudain toi
tu as dit : « Moi, demain… »
Et tout se peuple
de chair et de bannières.
Sur moi se précipitaient
les promesses
aux six cents couleurs,
avec des robes à la mode,
nues, mais toutes
chargées de caresses.

En train ou en gazelles
m’arrivaient -aigus,
sons de violons-
des espoirs ténus
de bouches virginales.
Ou rapides et grandes
comme des navires, de loin,
comme des baleines
depuis des mers distantes,
d’immenses espérances
d’un amour sans final.

Demain ! Quel mot
vibrant, tendu
d’âme et de chair rose,
corde de l’arc
où tu posas, si effilée,
arme de vingt années,
la flèche la plus sûre
lorsque tu dis : « Moi…. »

Jean Malrieu – Cette plainte merveilleuse de l’âme

Cette plainte merveilleuse de l’âme, c’est l’amour.
Écoute-la. Je n’ai point d’âge, mais, nourri d’épices, chargé de sel, couvert d’humus, empli de choses à naître,
Je suis maître de moi comme d’un navire, et mon corps est un voilier d’avril, de vice, d’impudeur.
J’ose aimer et je délire.
Notre amour sent le lys et le soufre.
Désir rauque, fouette-moi de tes ronces.
Je lutte avec toi dans la broussaille.
Cherche-moi. Trouve-moi.
Les herbes giclent vert.
Nous sommes un printemps au monde,
Acharnés comme des lutteurs au-dessus de la mort.

Jean Malrieu (1915-1976) – Possible imaginaire (Oswald, 1975)

Merci…

Chanson de Tessa

La Chanson de Tessa, musique de Maurice Jaubert sur un texte de Jean Giraudoux, a été créée pour la pièce Tessa, la nymphe au cœur fidèle (Giraudoux)

Chanson de Tessa

Si tu meurs, les oiseaux se tairont pour toujours.
Si tu es froide, aucun soleil ne brûlera.
Au matin la joie de l’aurore
Ne lavera plus mes yeux.
Tout autour de la tombe
Les rosiers épanouis
Laisseront pendre et flétrir leurs fleurs.
La beauté mourra avec toi
Mon seul amour.
Si je meurs, les oiseaux ne se tairont qu’un jour,
Si je meurs, pour une autre un jour tu m’oublieras.
De nouveau la joie de vivre
Alors lavera tes yeux
Au matin tu verras
La montagne illuminée
Sur ma tombe t’offrir mille fleurs.
La beauté revivra sans moi
Mon seul amour !

Apollinaire, La chanson du mal aimé dit par Mouloudji

La Chanson du mal-aimé

Guillaume Apollinaire

à Paul Léautaud

Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s’il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance.

Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu’il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte

Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la Mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon

Oue tombent ces vagues de briques
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d’Égypte
Sa soeur-épouse son armée
Si tu n’es pas l’amour unique

Au tournant d’une rue brûlant
De tous les feux de ses façades
Plaies du brouillard sanguinolent
Où se lamentaient les façades
Une femme lui ressemblant

C’était son regard d’inhumaine
La cicatrice à son cou nu
Sortit saoule d’une taverne
Au moment où je reconnus
La fausseté de l’amour même

Lorsqu’il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse
Son vieux chien de lui se souvint
Près d’un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu’il revînt

L’époux royal de Sacontale
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D’attente et d’amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle

J’ai pensé à ces rois heureux
Lorsque le faux amour et celle
Dont je suis encore amoureux
Heurtant leurs ombres infidèles
Me rendirent si malheureux

Regrets sur quoi l’enfer se fonde
Qu’un ciel d’oubli s’ouvre à mes voeux
Pour son baiser les rois du monde
Seraient morts les pauvres fameux
Pour elle eussent vendu leur ombre

J’ai hiverné dans mon passé
Revienne le soleil de Pâques
Pour chauffer un coeur plus glacé
Que les quarante de Sébaste
Moins que ma vie martyrisés

Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir

Adieu faux amour confondu
Avec la femme qui s’éloigne
Avec celle que j’ai perdue
L’année dernière en Allemagne
Et que je ne reverrai plus

Voie lactée ô soeur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses

Je me souviens d’une autre année
C’était l’aube d’un jour d’avril
J’ai chanté ma joie bien-aimée
Chanté l’amour à voix virile
Au moment d’amour de l’année

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

Fernando Pessoa – C’est la nuit…

C’est la nuit. La nuit est très noire. Dans une maison très loin
Brille la lumière d’une fenêtre.
Je la vois et je me sens humain de la tête aux pieds.
C’est étrange que toute la vie de la personne qui vit là-bas et que je ne connais pas
M’attire uniquement pour cette lumière vue de loin.
Sans aucun doute sa vie est réelle : elle a un visage, des gestes, une famille et un métier.

Mais pour l’instant seule m’importe la lumière de sa fenêtre.
Bien qu’il y ait cette lumière là-bas parce qu’elle l’a allumée,
La lumière est la réalité qui me fait face.
Je ne passe jamais au-delà de la réalité immédiate.
Au-delà de la réalité immédiate, il n’y a rien.
Si moi, de là où je suis, je ne vois que cette lumière,
Par rapport à la distance où je me trouve il n’y a que cette lumière.
L’homme et sa famille sont réels au-delà de la fenêtre,
Et je suis en-deçà, à une très grande distance.
La lumière s’est éteinte.
Que m’importe que l’homme continue d’exister ?
Ce n’est que lui qui continue d’exister.

8-11-1915

Fernando Pessoa (1888-1935)Poèmes jamais assemblés d’Alberto Caeiro (Unes, 2019)

Ingeborg Bachmann – Profession de foi

Je ne peux vivre sans ressentir la présence toujours
D’une étincelle de feu clair.
Mon cœur préfère errer éternellement
Que se rafraîchir dans le courant du jour.

Je cherche l’amour aux ultimes confins
Et brûle de me dissoudre enfin,
Quand bien même tous les appuis me lâchent,
Me jouant aux mains du Malin.

Je me tiens rayonnante devant les plus profonds abîmes,
afin de connaître leur sens ultime
Et il m’est permis aux heures magiques
D’aller à l’origine, au fond des énigmes.

Ingeborg Bachmann (1926-1973) – Toute personne qui tombe a des ailes (Poésie/Gallimard, 2015) – Traduit de l’allemand (Autriche) par Françoise Rétif.

Fernando Pessoa – Last Poem

(dicté par le poète sur son lit de mort)

C’est peut-être le dernier jour de ma vie.
J’ai salué le soleil, en levant la main droite,
Mais je ne l’ai pas salué pour lui dire adieu.
Je lui ai fait signe que j’étais heureux de le voir encore, c’est tout.

Andrée Chédid – Que dire ?

Pélion, Grèce, octobre 2021

Que dire
Des trouées de l’âme
De la glisse des pensées
Des dérapages du sens

Que dire
Du corps qui se rénove
Par la grâce d’une parole
Le secours d’une caresse
La saveur d’une malice

Que dire
Des jours si vivaces
Des heures si ténues
De la geôle des mots
De l’attrait du futur

Que dire
De l’instant
Tantôt ennemi
Tantôt ami ?

Andrée Chédid

Charles Bukowski – Personne d’autre que toi ne peut te sauver…

personne d’autre que toi ne peut te sauver.
tu te retrouveras sans cesse
dans des situations quasiment impossibles.
ils essaieront encore et encore
usant de subterfuges, de tromperie, par force,
de te soumettre, te faire lâcher prise et/ou
crever tranquillement de l’intérieur.

personne d’autre que toi ne peut te sauver
et il serait facile d’échouer,
si facile.
mais non, non et non.
regarde-les tout simplement
écoute-les.
tu veux être comme ça ?
un être sans visage, sans esprit, sans cœur ?
tu veux expérimenter la mort avant de mourir ?

personne d’autre que toi ne peut te sauver
et tu vaux la peine d’être sauvé.
c’est une guerre pas facile à gagner
mais si quelque chose vaut bien la peine d’être sauvé
c’est ça.

pense-y.
pense à sauver ta peau.

nobody can save you but
yourself.
you will be put again and again
into nearly impossible
situations.
they will attempt again and again
through subterfuge, guise and
force
to make you submit, quit and/or die quietly
inside.

nobody can save you but
yourself
and it will be easy enough to fail
so very easily
but don’t, don’t, don’t.
just watch them.
listen to them.
do you want to be like that?
a faceless, mindless, heartless
being?
do you want to experience
death before death?

nobody can save you but
yourself
and you’re worth saving.
it’s a war not easily won
but if anything is worth winning then
this is it.

think about it.
think about saving your self.

Charles Bukowski (1920-1994)Sifting Through the Madness for the Word, the Line, the Way (Ecco Press, 2003) – Traduit de l’américain par Luc-Antoine Marsily.