Loic Lantoine – Jour de lessive

Jour de lessive
Texte de Gaston Couté
je suis parti ce matin même
encore saoul de la nuit mais pris
comme d’écœurement suprême
crachant mes adieux à paris
et me voilà ma bonne femme
oui foutu comme quatre sous
mon linge est sale aussi mon âme
me voilà chez nous
ma pauvre mère est en lessive
maman maman
maman ton mauvais gâs arrive
au bon moment
voici ce linge où goutta maintes
et maintes fois un vin amer
où des garces aux lèvres peintes
ont torché leurs bouches d’enfer
et voici mon âme plus grise
des mêmes souillures – hélas !
que le plastron de ma chemise
gris,rose et lilas
au fond du cuvier où l’on sème
parmi l’eau la cendre du four
que tout mon linge de bohême
repose durant tout un jour
et qu’enfin mon âme, pareille
a ce déballage attristant
parmi ton âme – ô bonne vieille
repose un instant
tout comme le linge confie
sa honte à la douceur de l’eau
quand je t’aurai conté ma vie
malheureuse d’affreux salaud
ainsi qu’on rince à la fontaine
le linge au sortir du cuvier
mère, arrose mon âme en peine
d’un peu de pitié
et lorsque tu viendras étendre
le linge d’iris parfumé
tout blanc parmi la blancheur tendre
de la haie où fleurit le mai
je veux voir mon âme encore pure
en dépit de son long sommeil
dans la douleur et dans l’ordure
revivre au soleil

Shuntarō Tanikawa – Vivre

Vivre,
vivre maintenant, signifie
devenir assoiffé,
être ébloui par le soleil filtrant entre les feuilles d’arbre,
se souvenir subitement d’une mélodie,
éternuer,
vous donner la main.
Vivre,
vivre maintenant, signifie
les mini-jupes,
les planétariums,
Johann Strauss,
Picasso,
les Alpes,
rencontrer toutes sortes de belles choses,
et
rejeter prudemment le mal caché.
Vivre,
vivre maintenant, signifie
pouvoir pleurer,
pouvoir rire,
pouvoir se fâcher,
être libre.
Vivre,
vivre maintenant, signifie
maintenant un chien aboie au loin,
maintenant la terre tourne,
maintenant quelque part le premier cri d’un bébé,
maintenant quelque part un soldat est blessé,
maintenant une balançoire se balance,
maintenant “maintenant” passe.
Vivre,
vivre maintenant, signifie
un oiseau bat des ailes,
la mer tonne,
un escargot rampe,
des gens aiment,
la chaleur de vos mains,
la vie elle-même.
Shuntarō Tanikawa (Tokyo, Japon, 1931)
Merci parce que Beauty will save the world

Ivan Bounine – Sur un rocher sous le ciel…

Sur un rocher sous le ciel, où les tourmentes
Sifflent dans l’azur éblouissant
Est le gîte solitaire et fétide d’un aigle.
Je bois comme une eau glacée
La tourmente des cimes, la liberté,
L’éternité qui vole en ce lieu.
Ivan Bounine (Voronej, Russie, 1870 – Paris , 1953) – Mon cœur pris par la tombe (Orphée, La Différence, 1992) – Traduit du russe par Madeleine de Villaine
Merci à Beauty will save the world

André Laude – Sommes-nous vivants ?

André Laude – Sommes-nous vivants ?
Sommes-nous vivants
Sommes-nous faits de fer et sang
Sommes- nous fait d’eau et vents
Sommes-nous clones du néant
où est le feu de nos membres
Mes doigts de nicotine bougent encore
Ma rage intacte brise les serrures
Une longue maladie dévore mon corps
Mon âme est un moine en robe de bure
Sommes-nous vivants.
J’entends le doux rire de l’ami Cioran
rue de l’Odéon crépuscule de nombre
La chute dans le temps
et la tonique écriture.
André Laude (Paris, 1936-1995) – Poème inédit

Nìkos Karoùzos – Bref

Je chante les ancêtres déchus
des étoiles je suis le chien
mes yeux regardent vers le haut
mes mains célèbrent la boue.
Σύντομον
Τραγουδώ τους πεσμένους προπάτορες
Είμαι των άστρων ο σκύλος
με τα μάτια κοιτάζω ψηλά
με τα χέρια γιορτάζω τη λάσπη.

Alexis HK – Les trompettes de la renommée

Je vivais à l’écart de la place publique,
Serein, contemplatif, ténébreux, bucolique…
Refusant d’acquitter la rançon de la gloir’,
Sur mon brin de laurier je dormais comme un loir.
Les gens de bon conseil ont su me fair’ comprendre
Qu’à l’homme de la ru’ j’avais des compt’s à rendre
Et que, sous peine de choir dans un oubli complet,
J’ devais mettre au grand jour tous mes petits secrets.
Trompettes
De la Renommée,
Vous êtes
Bien mal embouchées !
Manquant à la pudeur la plus élémentaire,
Dois-je, pour les besoins d’ la caus’ publicitaire,
Divulguer avec qui, et dans quell’ position
Je plonge dans le stupre et la fornication ?
Si je publi’ des noms, combien de Pénélopes
Passeront illico pour de fieffé’s salopes,
Combien de bons amis me r’gard’ront de travers,
Combien je recevrai de coups de revolver !
A toute exhibition, ma nature est rétive,
Souffrant d’un’ modesti’ quasiment maladive,
Je ne fais voir mes organes procréateurs
A personne, excepté mes femm’s et mes docteurs.
Dois-je, pour défrayer la chroniqu’ des scandales,
Battre l’ tambour avec mes parti’s génitales,
Dois-je les arborer plus ostensiblement,
Comme un enfant de ch?ur porte un saint sacrement ?
Une femme du monde, et qui souvent me laisse
Fair’ mes quat’ voluptés dans ses quartiers d’ noblesse,
M’a sournois’ment passé, sur son divan de soi’,
Des parasit’s du plus bas étage qui soit…
Sous prétexte de bruit, sous couleur de réclame,
Ai-j’ le droit de ternir l’honneur de cette dame
En criant sur les toits, et sur l’air des lampions :
 » Madame la marquis’ m’a foutu des morpions !  » ?
Le ciel en soit loué, je vis en bonne entente
Avec le Pèr’ Duval, la calotte chantante,
Lui, le catéchumène, et moi, l’énergumèn’,
Il me laisse dire merd’, je lui laiss’ dire amen,
En accord avec lui, dois-je écrir’ dans la presse
Qu’un soir je l’ai surpris aux genoux d’ ma maîtresse,
Chantant la mélopé’ d’une voix qui susurre,
Tandis qu’ell’ lui cherchait des poux dans la tonsure ?
Avec qui, ventrebleu ! faut-il que je couche
Pour fair’ parler un peu la déesse aux cent bouches ?
Faut-il qu’un’ femme célèbre, une étoile, une star,
Vienn’ prendre entre mes bras la plac’ de ma guitar’ ?
Pour exciter le peuple et les folliculaires,
Qui’est-c’ qui veut me prêter sa croupe populaire,
Qui’est-c’ qui veut m’ laisser faire, in naturalibus,
Un p’tit peu d’alpinism’ sur son mont de Vénus ?
Sonneraient-ell’s plus fort, ces divines trompettes,
Si, comm’ tout un chacun, j’étais un peu tapette,
Si je me déhanchais comme une demoiselle
Et prenais tout à coup des allur’s de gazelle ?
Mais je ne sache pas qu’ça profite à ces drôles
De jouer le jeu d’ l’amour en inversant les rôles,
Qu’ça confère à ma gloire un’ onc’ de plus-valu’,
Le crim’ pédérastique, aujourd’hui, ne pai’ plus.
Après c’tour d’horizon des mille et un’ recettes
Qui vous val’nt à coup sûr les honneurs des gazettes,
J’aime mieux m’en tenir à ma premièr’ façon
Et me gratter le ventre en chantant des chansons.
Si le public en veut, je les sors dare-dare,
S’il n’en veut pas je les remets dans ma guitare.
Refusant d’acquitter la rançon de la gloir’,
Sur mon brin de laurier je m’endors comme un loir.
Georges Charles Brassens

Au bois de mon coeur

Au bois de mon coeur
Georges Brassens
Au bois d’Clamart y a des petit’s fleurs
Y a des petit’s fleurs
Y a des copains au, au bois d’mon cœur
Au, au bois d’mon cœur
Au fond de ma cour j’suis renommé
J’suis renommé
Pour avoir le cœur mal famé
Le cœur mal famé
Au bois d’Vincenn’s y a des petit’s fleurs
Y a des petit’s fleurs
Y a des copains au, au bois d’mon cœur
Au, au bois d’mon cœur
Quand y a plus d’vin dans mon tonneau
Dans mon tonneau
Ils n’ont pas peur de boir’ mon eau
De boire mon eau
Au bois d’Meudon y a des petit’s fleurs
Y a des petit’s fleurs
Y a des copains au, au bois d’mon cœur
Au, au bois d’mon cœur
Ils m’accompagn’nt à la mairie
A la mairie
Chaque fois que je me marie
Que je me marie
Au bois d’Saint-Cloud y a des petit’s fleurs
Y a des petit’s fleurs
Y a des copains au, au bois d’mon cœur
Au, au bois d’mon cœur
Chaqu’ fois qu’je meurs fidèlement
Fidèlement
Ils suivent mon enterrement
Mon enterrement
…des petites fleurs…
Au, au bois d’mon cœur…